boule
Avant la forme dans le magma
bouillonnant de toutes les créations.
Un pressentiment au delà de l’imaginaire
pousse le corps à la réalisation.
Les techniques apprises permettent la liberté d'expression.
Les formes naissent, l'espace se révèle.
Joie.
Papiers marouflés, toiles, lin, pigments, bois, gravure, encaustique.
Equilibre fragile, force, chaos, tout est bienvenu.
Le jeu, présent à chaque instant.
Gotof






Gotof, bonjour. Vous exposez pour la première fois en Chine, à Pékin. Pouvez-vous nous parler de votre démarche artistique ?

Je peins comme je vis, je crois. Enfant, je m’inventais des mondes avec des pierres, du bois, du papier, des couleurs, de la pâte à modeler, tout ce que je trouvais pourvu que ce soit du matériau « vrai ». Je m’inventais des mondes dans ma tête.. Ces mondes étaient magiques. La vie était magique. Elle était surréaliste… Pas celle de l’école, où je m’adaptais mal, mais celle de l’intérieur et celle que, jeune fille dans le Lausanne des années soixante-dix, j’ai pu vivre enfin pour de vrai, dans les milieux du théâtre, du jazz, de l’architecture, des arts déco et, bien sûr, de la peinture, où je me suis tout naturellement retrouvée.
Le mouvement, la vie, la générosité de cette époque, avec cette soif de liberté, de justice, de fraternité humaine que nous avions tous, ce goût du partage, du jeu aussi, ça m’est resté. Je joue de la peinture comme on joue de la musique, comme on joue au théâtre. C’est un jeu, on y joue pour la joie. C’est une mise en scène, des signes sur la toile, des tableaux dans l’espace. C’est être dans ce monde de l’enfance, magique et libre, au-delà de toute contrainte, de tout conditionnement. Un monde où tout est possible, où il n’y a pas de limites. Un monde à la Picasso, ce peintre que j’adore, qui était un maître de la technique, oui, mais aussi un enfant joueur. Il avait cette liberté de jouer avec l’espace, avec les objets, cette liberté de se foutre de tout et de faire uniquement ce dont il avait envie. Il avait, aussi, cette grande force d’imposer ça au monde… et le monde, qu’est-ce qu’il a trouvé chez Picasso ? Il a retrouvé son âme d’enfant…

Est-ce cela que vous cherchez à exprimer dans votre oeuvre ? Cette enfance ? Cette liberté ? Cette magie du monde ?

Je ne cherche rien, en fait. C’est quelque chose qui me cherche. À chaque fois, pour chaque série de tableaux, c’est comme si quelque chose me cherchait, me trouvait… et que je n’avais plus qu’à suivre.

C’est-à-dire ?

Que ce soit lorsque je prépare une exposition avec des délais, un thème ou autre contrainte, ou lorsque l’euphorie de peindre s’impose spontanément, ça commence toujours de la même façon : une agitation intérieure qui s’empare de moi. C’est un inconfort, une boulimie de sensations… Je vibre, je brûle, je ne dors plus la nuit : je suis comme habitée par une chose très puissante sur laquelle je n’ai aucun contrôle. Un peu comme une grossesse. Rien ne semble changé dans ma vie de tous les jours mais, au-dedans, il y a ce magma qui bouillonne, ces ressentis de couleurs, de sons, d’ambiances, de mouvements… Je peux être en train de marcher dans les rues, de jardiner chez une amie, de boire une bière ou de surfer sur Internet : ça n’a en apparence rien à voir avec la peinture, pourtant je suis en train de travailler. Et qu’est-ce que ça veut dire, travailler ? C’est ce ressenti-là.
Dans ce chaos, cette profusion, ces choses qui tournent et tournent dans ma tête, dans mon corps, comme si j’étais sous l’effet d’une drogue, peu à peu quelque chose se décante; des couches partent, l’une après l’autre; et tout d’un coup, il y a LA chose qui reste. Qui est une ambiance, un ressenti. Alors, là, il y a un grand vide…

Grand vide ?

C’est comme mourir, d’une certaine façon. D’abord quand je suis dans ce vide, ce néant, cette immensité de l’espace où, bientôt, m’apparaîtront des formes qui révèlent le vide. Ensuite quand ces formes, que je ressens dans mon corps, veulent s’exprimer sur la toile : parce que ce point, cette ligne dans l’espace que je sens,mon premier réflexe c’est de l’exprimer, moi, sur la toile ou sur le papier. Alors que ce qui veut s’exprimer passe à travers moi, bien sûr… mais ça n’est pas moi! Je n’ai aucune maîtrise dessus. C’est presque de l’écriture automatique. Comme si j’entrais dans ce monde qui se manifeste, et que j’avais juste à suivre le mouvement. Mais c’est très insécurisant de suivre le mouvement : on n’a aucun contrôle. On voudrait intervenir, maîtriser, fuir cette peur de ne pas savoir ce qu’on est en train de faire. Alors on lutte, on résiste…
En fait, c’est comme si j’étais un pinceau et que celui qui sait dessiner prenait le pinceau et faisait le dessin. Si le pinceau veut être celui qui dessine… et bien non! c’est impossible.
Bien sûr, au niveau technique j’interviens. C’est même cette maîtrise de la matière, des techniques connues, qui me permet de sentir l’équilibre, la justesse, l’évidence en train de s’accomplir – et c’est complètement jouissif! Mais il ne faut surtout pas que j’intervienne au niveau de la volonté, celle de réaliser cette chose que j’entends, que je sens en moi.
La phase euphorisante, c’est quand tout est évacué, quand j’ai cessé de lutter et, là, tout se fait. C’est alors que je sens une force, une puissance, un équilibre en action… Là je peins, je peins, je peins. Je n’arrête plus de peindre. Ça peut durer trois jours, dix jours, trente jours… Et puis ça s’arrête net. La veine est épuisée. Impossible de peindre un tableau de plus.

Et vous vous sentez comment, là ?

Comme la poule qui a pondu son œuf : je n’ai plus rien à faire, alors je me pose.
Je ne suis plus une peintre, à ce moment là. Je me demande même comment j’ai pu faire ça. Je suis sûre, chaque fois, de ne jamais pouvoir le refaire… Chaque fois, c’est la première fois. Chaque fois, c’est le départ.

N’y a-t-il pas, néanmoins, une « manière » Gotof, une continuité ?

Une continuité, oui, même si les styles, les ambiances sont très diverses. Ce qui s’exprime va être tantôt très minimaliste, tantôt très chargé, tantôt des noirs, des gris, et tantôt un feu d’artifice de couleurs. Il y a eu la période calligraphie, la série des icônes, celle des taureaux, il y a un univers pop art, aussi, qui revient ici et là… Et puis toutes les techniques que j’ai apprivoisées, auxquelles je fais appel selon l’inspiration : encre, acrylique, pigments naturels, mais aussi bâtons d’huile, encaustique, gravure, et les collages, le marouflage… sur toile, sur bois, sur béton, sur papier japon… J’adore ces mélanges, ces échanges de forces, de matières!
Outre ce goût du jeu, de l’exploration, je dirais que la constante, c’est la notion d’espace qui habite tous mes tableaux, l’importance de la vibration, du geste, d’un équilibre global que les jeux de formes, de matières, de signes, ne font que révéler. Ce sont aussi les signes, symboles, écritures immenses ou minuscules qu’on y retrouve toujours, graffitis mille fois répétés ou lignes qui commencent sur la toile et se prolongent, invisibles, jusqu’à l’infini. Oui, je pourrais dire ça : s’il y a une continuité, c’est l’espace, et le dialogue toujours neuf, toujours spontané, entre vide et plein, entre silence et signe…

Propos recueillis par
Laurence Vidal écrivain